Autant pour moi ou au temps pour moi?

Beaucoup d’entre vous ont certainement déjà été confrontés à ce dilemme au moment d’écrire cette phrase, mais peu en connaissent vraiment l’origine. Il est donc temps de remettre nos pendules à l’heure* et d’en apprendre un peu plus sur l’étymologie de cette expression.

Aujourd’hui encore, cette expression crée bien des polémiques et divise le peuple français. D’un côté nous avons les partisans du “au temps pour moi” et d’autres ceux du “autant pour moi”, et sachez que nous prenons un grand risque à vous dévoiler notre avis sur la question. Chez Lingolistic, on fait partie de la team “au temps pour moi”, tout comme l’Académie Française ainsi que la plupart des écrivains francophones.

Au temps pour moi

Ne faisons pas durer le suspens plus longtemps, selon nous la bonne orthographe est “au temps pour moi” parce qu’elle s’explique de manière très simple. En effet, l’origine de cette expression vient du langage militaire, “Au temps!” s’emploie pour ordonner la reprise d’un mouvement ou d’une séquence depuis le début. Certains soutiennent que dans le langage militaire on ne dit jamais “au temps pour moi”, et ils ont raison, seuls les deux premiers mots de l’expression sont prononcés, et pas par n’importe qui, par le meneur de groupe. De fil en aiguille, cette expression s’est métamorphosée en son sens figuré pour devenir ce qu’elle est aujourd’hui, elle est désormais utilisée par le locuteur lorsqu’il se rend compte qu’il a commis une erreur et qu’il s’apprête à la corriger.

  • Exemple 1

– Quelle est la capitale des États-Unis?
– C’est New York!
– …
– Ah non, au temps pour moi! C’est Washington.

  • Exemple 2

– Bonjour madame. Que désirez-vous?
– Un Thé à la menthe s’il vous plaît.
– Bien, voulez-vous du lait dans votre thé à la menthe?
– J’ai dit menthe? Au temps pour moi! Je voulais dire au citron! Et sans lait s’il vous plaît.

Bien évidemment, les sceptiques se demanderont pourquoi cela ne peut pas être “autant”, puisqu’on pourrait aussi imaginer que la personne donnant l’ordre de recommencer une séquence depuis le début dise “autant” dans le sens de “Refaites m’en autant”. Mais non, l’expression tirée du jargon militaire est belle et bien “au temps !”, pas de contestation possible sur ce point.

Autant pour moi

En écrivant “autant pour moi“, le sens de l’expression change totalement et ne fait plus du tout allusion à une erreur commise. “Autant” est un adverbe qui sert à se référer à l’égalité entre deux choses, voici les quelques définitions que nous avons trouvé du mot:

Larousse: “Après un verbe ou un adjectif, indique une égalité en quantité, en valeur, en nombre.
L’internaute: “Marque d’égalité entre deux valeurs, quantités, qualités…

Si on s’en tient à ces deux définitions, on voit bien que l’adverbe “autant” ne pourrait en aucun cas (même au sens figuré) se référer à une erreur ou une faute à rectifier. Il sert tout simplement à comprarer deux choses. On emploie généralement “autant pour moi” lorsque l’on désire la même chose que quelqu’un qui vient d’être servi.

  • Exemple 1

– Je voudrais deux baguettes s’il vous plaît.
– Bien, je vous apporte ça tout de suite monsieur. Et pour vous madame?
– Autant pour moi, s’il vous plaît.

  • Exemple 2

Bonjour, qu’est-ce que le monsieur vient de prendre ?
– Une pinte de Guinness.
– Très bien, autant pour moi, s’il vous plaît.

Ceci-dit, certains partisans du “autant pour moi” en tant qu’excuse disent que cette expression est également tirée du langage militaire. Selon eux, à l’époque, lorsque les soldats étaient “punis” pour avoir mal fait quelque chose (ou autre) mais que leur supérieur se rendait compte que l’erreur était sienne, il devait effectuer la même corvée qu’il leur avait infligé auparavant. Autant de tractions, autant de pompes, autant de ménage, autant de tours de pistes… Autant pour lui que pour eux, puisque l’erreur était sienne.

D’autres disent que l’expression vient de “C’est autant pour moi“, raccourci de “C’est autant d’erreur que l’on peut mettre à mon actif.”

Dans les autres langues

Bien sûr, ce serait trop facile qu’une autre langue d’origine latine ait une expression tout à fait similaire voir identique à la nôtre. Mais non, la langue française étant si farfelue et riche en expressions de toutes sortes et de tous horizons, il n’est pas toujours évident de trouver leur équivalent mot pour mot. Voici les équivalents que nous avons trouvé dans 4 langues:

  • Anglais

“My mistake” – “Mon erreur
Expression utilisée au Royaume Uni.

“My bad” – “Mon mal
Expression utilisée aux États-Unis.

  • Espagnol

“Culpa mía” – “Ma faute/mon erreur
“La culpa es mía” – “L’erreur est mienne

  • Italien

“È colpa mia” – “C’est ma faute

Certains affirment qu’il existe l’équivalent exact en italien, qui serait “al tempo”, mais après vérification, il paraîtrait que personne n’utilise cette expression pour s’excuser en Italie.

  • Allemand

“Mein Fehler” – “Ma faute/mon erreur

Qu’en disent les linguistes ?

  • L’Académie Française

Il est impossible de savoir précisément quand et comment est apparue l’expression familière au temps pour moi, issue du langage militaire, dans laquelle au temps ! se dit pour commander la reprise d’un mouvement depuis le début (au temps pour les crosses, etc.). De ce sens de C’est à reprendre, on a pu glisser à l’emploi figuré. On dit Au temps pour moi pour admettre son erreur – et concéder que l’on va reprendre ou reconsidérer les choses depuis leur début.

L’origine de cette expression n’étant plus comprise, la graphie Autant pour moi est courante aujourd’hui, mais rien ne la justifie.

  • Jean Paul Sartre

Dans son roman Le Mur, publié en 1939, Sartre emploie l’expression et l’orthographie de cette façon:

“Il avait fait une erreur dans un raisonnement délicat et avait dit gaiement : « au temps pour moi ». C’était une expression qu’il tenait de M. Fleurier et qui l’amusait.”

  • Autant pour le brodeur

Cotgrave analyse très finement l’expression : “autant pour le brodeur, autant pour ça ; oui mon gaillard, vous avez touché juste ; ou un bon tour en attire un autre ; ou j’aurais de quoi vous payer de retour monsieur ; le tout ironiquement et le dernier le plus juste ; cette phrase – où il y a une allusion à Bourdeur (menteur) a été employée fort à propose en guise de souhait par ceux qui voulaient payer le menteur de sa propre monnaie.”

Mais si une influence de bourdeur sur brodeur, ou plus exactement un jeu de mots très conscient transportant sur brodeur le sens de bourdeur, d’ailleurs atténué, car “autant pour le brodeur” est un euphémisme poli pour traiter quelqu’un de menteur, est infiniment probable, on doit se demander si elle n’est pas éxercée sur l’évolution imagée qui a amené broder à signifier “embellir le récit” et, dans l’argot, “écrire” d’où broderie et brodage: “écriture”, et brodeur: “écrivain”.

Dans les lexiques broder: “embellir le récit” apparaît pour la première fois dans Furetière ; dans les textes chez madame de Sévigné, d’après Littré ; l’argotique broder n’est pas attesté avant le XIXe siècle, il peut être tout à fait indépendant du précédent ; il est sûrement tout à fait étranger à bourder et bourdeur. Mais broder : “embellir un récit” apparaît tout juste au moment ou bourder et bourdeur disparaissent, on peut donc se demander s’il n’en est pas la réincarnation et si l’expression “autant pour le brodeur” n’a pas été pour beaucoup dans ce transfert.

Passage tiré du tome IV d’Étude Rabelaisiennes, p.106.

  • Claude Duneton

Claude Duneton, spécialiste du langage, affirme que “au temps” n’existe pas dans le jargon militaire et de ce fait ne justifie pas l’expression “au temps pour moi”. Il fait partie de ceux qui penchent pour l’expression “autant pour moi” qu’il interprète de cette façon: « Je ne suis pas meilleur qu’un autre, j’ai autant d’erreurs que vous à mon service : autant pour moi. »

Vous étiez-vous déjà posé la question? Si oui, n’hésitez pas à nous dire dans quelle situation vous l’avez utilisé.

Autres ambiguïtés